• Maria Clara Fontes

L'ENA

Journal nº7 - 2/06/2021


Symbole de l’élite française et de prestige, L’école Normale d'Administration (l’ENA) est souvent très critiquée en raison de son recrutement et le manque de diversité sociale. Créée le 9 octobre 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sur l’ordonnance de De Gaulle, qui visait la démocratisation de l’accès à une haute administration par le biais d’un concours d’entrée à l’ENA pour enfin professionnaliser la formation des hauts fonctionnaires. Depuis 1974, 10 des 19 Premiers ministres de la Ve République sont passés par l’ENA ainsi que presque tous les présidents français puisque seul Nicolas Sarkozy y a échappé.

Toutefois, cette dernière a été souvent mise en cause puisqu’on lui reproche de contribuer à la reproduction des élites avec son recrutement pas assez diversifié. Par exemple, 70 % des ses élèves ont un parent qui exerce un métier intellectuel pendant que 29% sont boursiers.

La pratique visant à guillotiner pour satisfaire les pulsions populaires n’est pas restée dans le passé avec la révolution française mais est encore bien vivante, à l’exception que celle-ci est devenue métaphorique. Comme écrirait Jocelyn Caron (ancienne élève de l’ENA) pour Le Monde: la prochaine victime de cette tradition bien française sera probablement l’ENA. Depuis la conférence de presse du 25 avril 2019, Emmanuel Macron (lui même issu de l’institution) présenta sa volonté de supprimer l’ENA. Le président revient sur son projet originel de 2017 visant une plus grande fluidité des carrières entre les secteurs public et privé.


L’idée initiale est alors concrétisée. Le chef d’État annonça le jeudi 8 avril 2021 lors d’une réunion par visioconférence avec 600 hauts fonctionnaires, la disparition de l’ENA qui sera remplacée par l’Institut du service public (ISP). Selon lui, l’ISP devra « sélectionner des profils moins déterminés socialement » et intégrera un tronc commun à 13 écoles de service public. Autrement dit, dans la théorie l’ENA ouvrira ses portes aux jeunes issus de milieux moins favorisés dans les années qui suivent.

On comprend que sa suppression est d’abord très symbolique, mais à la fois une réponse à la crise des gillets jaunes tout en passant un message et se réaffirmant pour les douze mois qui précèdent les élections présidentielles.

Cela déclencha des grands débats à l’échelle nationale. D’une part, ceux qui soutiennent la décision et de l’autre on retrouve l'opposition. S’agirait-il donc d'un joker pour détourner l’attention de vrais problèmes?

On parle ici du ressentiment anti-élite et surtout des failles d'organisation de l’État, révélées par la crise sanitaire.

Selon Boris Walbaum, énarque et cofondateur de l’association Article 1, qui lutte en faveur de l’égalité des chances :

« Notre pays a besoin de hauts fonctionnaires qu’il faut former. Le problème fondamental, ce n’est pas l’existence de cette école, mais qu’elle ne soit pas assez ouverte socialement ». Ce dernier défend également : « Il faudrait exposer davantage les étudiants aux territoires en difficultés, en leur demandant de faire un stage pendant six mois dans une association, une entreprise ou une administration implantée dans un quartier sensible, par exemple. Il faut que les diplômés soient plus compétents sur les questions sociales et soient plus connectés avec les réalités de leur pays ».

Ces paroles furent prises en considération car le directeur de l’école a annoncé qu’à partir de cette année, les étudiants ne feraient plus leur stage dans des grands groupes mais dans des Petites et Moyennes Entreprises (PME).

D’un autre point de vue, certains affirment que ce n’est pas un changement de sigle qui va changer cela. Daniel Keller, président de l’association des anciens élèves de l’ENA, partage cet avis:

« Supprimer l’ENA pour la remplacer par une autre école de service publique n’aurait eu aucun sens ».

On nous précisera également que la ségrégation sociale atteint des sommets dès le collège, bien avant Science-Po et l’ENA. Cependant il faut se rappeler que la part des élèves d’origine modeste parmi les étudiants des grandes écoles en France (Polytechnique, ENS, HEC et l’ENA) est passée de 29% en 1950 à 9% de nos jours.


En plus, on reprocherait à l’ENA de produire une élite qui décide seule du destin de la France, comme si c’était l’unique cas d’espèce. Cependant, les puissances voisines comme les États-Unis auraient un système pareil avec les universités de l'Ivy League (qui ont formé presque tous les présidents américains depuis Reagan). Puis en traversant la Manche, nous retrouvons le duo Oxford-Cambridge prédominant dans la vie économique et politique du Royaume-Uni. Il est clair que pour ces pays, ces instituts d’enseignement jouent un grand rôle dans le soft power de leur nation. La France serait-elle en train de risquer le sien? Des questions auxquelles seul le temps pourra répondre.


Finalement il semble avoir une forme de complexe d’œdipe chez certains politiques, notamment Macron. Une manière de tuer le père (qui serait ce système élitiste), pour complaire la mère (qui serait l'opinion publique).


Maria Clara Fontes, 1ere2